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INTERVIEW – ​Sarah M’Barek : « Un challenge différent »

By 28/02/2020 avril 26th, 2020 No Comments
Devenue sélectionneure de Djibouti en septembre dernier, l’ancienne montpelliéraine Sarah M’Barek s’est entretenue avec la rédaction de l’Equipière sur son nouveau poste et sur les évolutions récentes du football féminin. ​​

On connaissait votre parcours de joueuse et entraineure en D1 féminine, comment êtes-vous devenue sélectionneure de Djibouti ?

J’ai décidé de prendre une année de repos après Guingamp, pour me consacrer à ma famille et pour récupérer. Durant de cette année, j’ai eu quelques propositions, notamment à l’étranger. Cela s’est fait par l’intermédiaire de l’UNECATEF (ndlr : Syndicat des entraîneurs auquel M’Barek est affiliée). On m’a fait part du projet, qui était de développer le football féminin. Le Président était très motivé à l’idée d’avoir une équipe féminine compétitive. Je me suis déplacée au mois de mai dernier avec mon mari, j’ai pu voir l’équipe, me rendre compte du niveau et après réflexion, j’ai accepté de relever ce challenge.
Un challenge bien différent de ce que j’avais fait jusque-là mais c’est justement ce qui m’a attirée. Humainement très enrichissant et, sportivement, qui me permet de voir beaucoup de choses. Un métier d’entraineure/sélectionneure puisque j’entraîne les filles deux à trois fois par semaine voire plus. Et puis un football africain, puisque nous avons fait des compétitions internationales en dehors de Djibouti, notamment le CECAFA (Conseil des Associations de Football d’Afrique de l’Est et Centrale) et j’ai découvert des pays comme la Tanzanie, L’Ouganda ou le Kenya qui ont de très bonnes joueuses de football.

C’était visiblement un choix déterminé de votre part. Dans un premier temps, compte-tenu de vos diplômes, envisagiez-vous de poursuivre dans un club de D1 ou même une équipe masculine ?

Oui, au départ c’était l’objectif. J’ai eu des contacts avec Bordeaux, ce qui a failli déboucher sur une signature, mais ça ne s’est pas fait. L’autre objectif était aussi de partir à l’étranger, pour découvrir de nouvelles choses. J’étais entre les deux et le football féminin français arrivait à un tournant avec Canal+ et les retombées de la Coupe du Monde, l’intérêt pour moi était d’avoir un club qui jouait les premiers rôles.
J’ai mûrement réfléchi et je pense que le facteur humain a été très important. Sur la fin, parmi les deux ou trois options qui se présentaient, j’étais davantage attirée par Djibouti.

« Il y a énormément de joueuses de football ici, tout le monde y joue, autant les filles que les garçons. « 

Après quelques mois en place, quelles sont les différences notables que vous avez pu observer entre le rôle d’entraîneure et de sélectionneure ?

Comme je vous l’expliquais, la particularité de mon poste est que je les entraîne toutes les semaines. Je suis quasiment entraîneur de club ! Je prépare les séances quotidiennes, et depuis un mois je suis également en charge des U17, ce qui fait environ 6 séances par semaine en plus des matchs puisque les U17 sont engagées dans le championnat de D1 féminine.
A cela s’ajoutent les responsabilités de sélectionneure (FIFA, international), mais dans le fond, je ne ressens pas trop la différence, si ce n’est que j’observe un petit peu plus les joueuses pour avoir les meilleures du moment.

On a vu récemment des messages sur les réseaux sociaux pour recruter des joueuses. Est-ce un problème lié à la population djiboutienne restreinte ou de popularité du football féminin ?

Djibouti est un tout petit pays, avec 900 000 habitants, c’est vraiment minuscule ! Il y a énormément de joueuses de football ici, tout le monde y joue, autant les filles que les garçons.
Le problème est surtout culturel. Elles arrêtent le football très tôt, entre 18 et 20 ans, une fois qu’elles sont mariées. Cela fait partie des missions que l’on a ciblées, faire évoluer les mentalités et leur faire comprendre que même une fois mariée, on peut continuer le football, même en ayant des enfants ! Autrement, il y a une vraie ressource et un vrai potentiel.
De ce fait, dans mon équipe nationale A, la moyenne d’âge de mon équipe est de 20 ans. J’ai lancé cet appel extérieur pour faire appel à des joueuses plus expérimentées. Nos premiers matchs officiels ont eu lieu en novembre, nous ne figurons pas encore au classement FIFA, donc on a entre 5 et 10 ans de retard sur d’autres pays africains. Ce retard peut être comblé en travaillant bien et en faisant appel à des joueuses expérimentées, pour leur montrer le chemin à suivre, puisqu’elles n’ont pas réellement de références.

Au niveau de la fédération, qu’est-ce qui a été mis en place pour pérenniser la pratique du football féminin chez les plus de 20 ans ?

Depuis trois mois, il y a un DTN français, Yann Daniélou (ndlr : Anicien joueur du Nîmes Olympique et coach adjoint du DFCO). Cela fait partie de ses missions, on discute beaucoup.
On travaille avec les écoles, les universités, les ministères de la jeunesse & sport et de l’éducation. Une académie devrait voir le jour d’ici la fin de l’année pour les garçons et il est question d’installer les filles au centre technique national.

« La FIFA a un rôle très important, en envoyant régulièrement des représentants sur place »

Est-ce que vous êtes appuyés dans votre démarche par la FIFA ? Considérez-vous que cela relève de ses prérogatives ?

La FIFA suit le dossier de près, et aide au développement du football à Djibouti, masculin et féminin. La FIFA a un rôle très important, en envoyant régulièrement des représentants sur place. Il y a également un accord tripartite avec la FFF, dont certains formateurs viennent dispenser de cours à nos éducateurs.
Le Président de la fédération djiboutienne est très actif et motivé. C’est un vrai défenseur du football féminin. Le DTN est autant investi pour le projet féminin que dans le projet masculin.

Toutes ces mesures ont pour objectif immédiat de participer à la CAN 2020. Vous pensez pouvoir aller loin dans cette compétition ?

L’objectif c’est effectivement de se qualifier pour une CAN. Notre objectif immédiat, il se trouve au mois d’avril avec un match aller-retour contre l’Ethiopie (tour préliminaire). On a joué contre cette équipe au mois de novembre au CECAFA et nous avons perdu 8-0, il y a un monde d’écart. On a travaillé depuis, on espère également quelques renforts.  On veut surtout installer les bases de quelque chose qui pourra durer.
Le gens ici sont impatients, parce qu’ils voient que les choses évoluent rapidement donc ils veulent nécessairement des résultats. Je reste très réaliste et objective, parce que je sais que nous avons encore beaucoup de travail.

Sur votre carrière, qu’envisagez-vous de faire après Djibouti ?

C’est une question difficile (Rires). Maintenant que j’ai découvert l’Afrique, je suis prête à voir d’autres pays, j’ai toujours en tête de voyager, de voir d’autres cultures, l’Asie, l’Australie, les USA, le Canada, l’Espagne, l’Angleterre. Et pourquoi revenir en France? On a nos familles et enfants. Je ne suis pas fermée, je reste ouverte à toutes les propositions qui pourraient se présenter.
Sincèrement, je ne me projette pas trop loin. Si je devais retenir un objectif, ce serait de devenir un jour sélectionneure de l’équipe de France, ce qui peut sembler ambitieux.

« Le championnat américain est toujours attractif, mais il y a de quoi le concurrencer »

Comment percevez-vous l’évolution des championnats européens sur ces cinq dernières années, notamment en France ?

Il évolue d’une belle manière, et devient une référence pour le monde entier. Le championnat américain est toujours attractif, mais il y a de quoi le concurrencer. Je suis inquiète par rapport à ce qui se passe en Angleterre. En termes d’engouement, notamment à travers les spectateurs mobilisés, je suis inquiète par rapport à ce qui se passe en France.
La Coupe du Monde a été très suivie, ce qui a fait une belle publicité au football féminin. Maintenant, il n’y a pas beaucoup plus de monde dans les stades. Les efforts de la fédération sont réels, on voit l’évolution du nombre de licenciées chaque année, ça va permettre à l’élite d’être meilleure avec un vivier supérieur.
Il faut faire attention. Nous sommes dans une période charnière où il ne faut pas tomber dans l’oubli et continuer à travailler de manière ardue.

Pensez-vous que les non-résultats de l’équipe de France, empêche la pérennisation de la popularité du football féminin ? Que manque-t-il à l’équipe de France, pour franchir ce palier supplémentaire ?

L’Equipe de France est le moteur, la vitrine du football féminin. Ce qui manque, ce sont des résultats, des titres évidemment. Il manque une culture de la gagne, on a appris à former de bonnes joueuses, à produire du beau jeu. On a un état d’esprit qui est peut-être un peu trop gentil et formaté. Les américaines ce sont des machines de guerre, c’est une école des championnes, avec un état d’esprit de gagnantes. Ce sont des machines à gagner, pareil pour les anglaises. Les espagnoles nous ressemblent un peu plus. On a de très bonnes joueuses, et un bon championnat, il faut maintenant qu’elles apprennent à gagner.
Quand on voit que Lyon réussit à gagner la LDC tous les ans, mais que malheureusement il n’y a pas beaucoup de françaises dans le XI titulaire… Il faut que nos meilleures françaises évoluent dans les meilleures équipes, mais qu’elles jouent surtout ! Mais une fois qu’il y a un titre, tout peut s’accélérer, c’est ce que je souhaite à l’équipe de France.

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